Table ronde CFI / Fespaco 2009
CFI organise une table ronde présidée par Catherine Tasca*, Vice-Présidente du Sénat, sur le thème Circulation et débouchés économiques pour les œuvres audiovisuelles africaines .
Cette problématique est au centre des préoccupations des professionnels du cinéma et de la télévision africains et CFI est heureux de pouvoir contribuer à ce débat.
Des personnalités du monde du cinéma, de la télévision et de la culture participent à la réflexion : Aminata Diallo, réalisatrice burkinabée, Adrienne Fréjacques, responsable d’ARTE Editions, Julien Akpaki, directeur général de l’Office de Radio Télévision du Bénin, et Charles Mensah directeur général du Centre National du Cinéma du Gabon.
« La conquête des cinémas du monde passe par la conquête des spectateurs en Afrique » par Catherine Tasca.
Depuis quarante ans, le FESPACO met en avant la créativité artistique du continent africain. Depuis vingt ans, la Cinémathèque Africaine de Ouagadougou archive ces oeuvres. Depuis tout autant de temps, Canal France International (CFI) participe à la coopération internationale en matière de médias par des formations, du soutien logistique et des coproductions avec ses partenaires africains. A l’occasion des anniversaires de ces trois institutions, la tenue d’une table ronde sur la circulation et les débouchés économiques pour les œuvres audiovisuelles africaines prend tout son sens.
Il devient urgent d’approfondir une réflexion autour des différents réseaux de diffusion possibles ainsi que des enjeux et des limites de ces moyens de diffusion.
Cette année, le comité de sélection a reçu 664 films provenant de 75 pays. Sur les 129 films en compétition, seuls quelques-uns auront accès aux 24 prix proposés. Alors que cette manifestation est l’occasion d’une réunion florissante d’œuvres réalisées par des Africains, même les meilleures n’auront pas toutes les chances d’accéder à une commercialisation mondiale et africaine. Comment faire pour développer une distribution commerciale non marginale ? Quels moyens permettront de favoriser les nouvelles technologies ? De quelle façon satisfaire les spectateurs du continent ? Ce sont quelques-unes des questions que cette table ronde doit nous permettre d’aborder.
I. D’abord, développer une distribution commerciale non marginale
Le cinéma africain aspire à une diffusion internationale et continentale. Pour cela, il lui faut accéder au marché mondial de la distribution largement occupé par le cinéma américain.
Rencontrant d’abord des difficultés pour le financement des films, les réalisateurs africains doivent ensuite faire face à un parc de salles continental de plus en plus clairsemé et désuet. La majorité des salles créées au moment des indépendances ont petit à petit été fermées. Cette dégradation a plusieurs origines : le désengagement des Etats, la mauvaise gestion des salles, le manque de films récents et encore la forte concurrence du piratage, du Video Compact Disc, du câble et du satellite. Dans le même temps, de nouveaux entrepreneurs construisent des salles multiplexes, principalement au Maroc et en Afrique anglophone. Malheureusement, ces multiplexes placent rarement les films africains au cœur de leur programmation.
Les cinéastes africains se tournent alors vers les salles européennes et occidentales. Le cinéma africain y est pourtant marginalisé. Réservés en Europe aux réseaux « art et essai », les films africains n’attirent que des spectateurs déjà sensibilisés aux cinémas du monde. Ils trouvent alors leur place dans de nombreux festivals qui leur sont dédiés mais sont limités à ce réseau de diffusion. L’absence de films africains en compétition dans des festivals internationaux tels que Cannes, Berlin et Venise (un seul film en 2008), donne à réfléchir.
Rares sont les films africains qui réussissent une sortie mondiale ou à avoir accès aux salles commerciales européennes. Si l’Union européenne, et la France en particulier, favorisent la diffusion des films africains par des aides à la distribution, il n’en est pas de même en Amérique ou en Asie. D’abord parce que les films africains ne correspondent pas au modèle hollywoodien ou asiatique largement diffusé dans ces zones, ensuite parce que les communautés africaines de ces deux continents ne se mobilisent pas forcément autour de la sortie des films.
La distribution des films africains en DVD connaît des difficultés. En Afrique, le choix du support est déjà un frein. Alors que le continent a été submergé de VCD (Vidéo Compact Disc), les distributeurs occidentaux éditent des DVD dont les lecteurs sont peu répandus en Afrique, en raison de leur prix (plus de 300 euros soit 200.000 FCFA).
Comment pallier ce fossé entre l’offre et la demande ? L’idéal serait de suivre la chaîne de diffusion cinématographique à savoir : salle, DVD, télévision. Seulement, en Afrique, les films passent rapidement à la télévision et dès leur passage, des réseaux de piraterie s’empressent de copier ces films sur VCD puis d’inonder les marchés grâce à des vendeurs ambulants peu regardants sur l’origine de leurs produits. A 1000 FCFA (1.52€) le VCD contre 2000 FCFA (3.05€) la place de cinéma, le choix est vite effectué. Et au final, les éditeurs de DVD ne rentrent pas dans leurs frais et les recettes des ventes ne sont pas reversées à l’auteur...
II. D’où la nécessité de favoriser les nouvelles technologies
La communauté africaine hors d’Afrique se mobilise trop peu pour les films africains en salle. En revanche, elle est consommatrice des nouvelles technologies telles que les chaînes satellites et la Vidéo à la demande. En témoignent les multitudes de blogs et de forum sur les séries africaines ou la mobilisation autour des six chaînes de télévisions africaines diffusées en France par Neuf Cegetel depuis 2008.
De la même manière, l’évolution de la télévision en Afrique est un signe évident du marché disponible pour les œuvres africaines. L’apparition des chaînes de télévisions publiques et étatiques au moment des indépendances a progressivement cédé la place à des chaînes privées dynamiques qui suscitent une demande grandissante. Beaucoup plus rentable qu’une place de cinéma et moins difficile d’accès qu’Internet, la télévision est, avec la radio, le media de communication le plus utilisé en Afrique. Cependant, l’absence de structuration et de modèle économique fiable ne permet pas aux chaînes d’offrir des programmes répondant aux attentes des spectateurs. La non régulation de la concurrence diminue le nombre d’annonceurs et réduit de ce fait les moyens de financer la création.
Les revenus de la publicité étant faibles, les télévisions optent pour des programmes étrangers obtenus gratuitement. Les programmes africains sont souvent mis à disposition par des télévisions ou des banques de programmes étrangers. Il est intéressant de voir que les œuvres ainsi diffusées rencontrent un franc succès : TV5Monde diffuse via TV5Monde Afrique de nombreuses émissions et séries télévisées africaines ainsi que des long-métrages et des programmes sportifs qui donnent à la chaîne une dimension panafricaine reconnue. Cette stratégie de programmation s’avère payante puisque la chaîne attire 22,4 millions de spectateurs par semaine. D’autres émetteurs étrangers tels que Canal+Horizons participent à la diffusion du cinéma africain. Ainsi, entre 1991 (date de sa création) et 1995, la chaîne privée a retransmis 108 films africains. Depuis 2005, elle a co-produit 26 films et en a diffusé 25 autres depuis 2006. Le CNC participe aussi à cet effort : 26 projets africains ont été retenus pour le Fonds Sud pour la période 2005-2008.
En revanche, malgré le fait que CFI propose aux chaînes publiques une cinquantaine d’heures de programmes par mois, les grilles de programmes ne respectent pas de cahier des charges précis et l’absence de quotas nuit à la présence de l’Afrique sur ses propres écrans. Alors que la télévision est le média qui devrait relayer le mieux les productions panafricaines, elle devient un support très difficile à atteindre pour les réalisateurs. Bien que des systèmes de bartering visent à résoudre les questions de financement des programmes audiovisuels, force est de constater que la promotion médiatique qui les entoure est très souvent minime, voire même inexistante. Comment rendre ces programmes visibles ? Que faire pour informer et avertir les publics ?
La mise en place de coproductions ou de préachats de programmes au niveau national ou régional est inexistante alors même qu’elle pourrait favoriser l’émergence d’une production audiovisuelle locale et pérenniser la visibilité des œuvres cinématographiques. Quelques initiatives isolées ont permis le financement de séries télévisées ensuite vendues à d’autres chaînes régionales. Toutefois, ces productions sont très souvent financées par des institutions étrangères comme Canal France International qui a soutenu en 2008, près de 250 heures de productions africaines diffusées par 75 télévisions du continent.
Au-delà de la question du financement, la diffusion télévisée des œuvres africaines renvoie aussi au problème des langues puisque la question des échanges de programmes est inévitable. L’utilisation d’une langue commune (comme le français en Afrique de l’Ouest) favorise l’accès à un marché plus large, ce que l’utilisation de langues nationales ne permet pas. Effectivement, chaque pays recense de nombreuses langues qui ne sont pas diffusées par les médias. Dans de tels contextes, comment permettre l’accès de tous aux œuvres sans se fermer les portes du marché ? La réponse se trouve sans doute du côté des bassins linguistiques (français, anglais, arabe, portugais) qui peuvent servir de lien entre différents pays d’une même région et peut-être parfois du sous-titrage.
Pour élargir le marché, les chaînes de télévision par satellite ont modifié le paysage audiovisuel africain. Deux chaînes transnationales émettent en Afrique de l’Ouest et en Afrique de l’Est : Africable et East Africa. Africable met à disposition de 13 pays francophones une programmation gratuite 100% africaine. Sa couverture lui permet de toucher ainsi 300 millions de téléspectateurs. De son côté, East Africa TV a mis en place depuis 2002 une chaîne de divertissement qui s’étend du Kenya à l’Ouganda en passant par la Tanzanie. Cette chaîne a incontestablement tiré profit de la forte dynamique anglophone. Le développement de ces chaînes transnationales est d’autant plus important que les bassins linguistiques en Afrique limitent, je l’ai déjà dit, la création d’une chaîne continentale.
III- Enfin, répondre aux attentes des spectateurs
Les nouvelles technologies sont utiles à la circulation des œuvres audiovisuelles africaines. Mais il ne faut pas oublier qu’elles toucheront d’abord les spectateurs citadins équipés et non les spectateurs ruraux sans électricité.
Répondre aux attentes des spectateurs africains, c’est aussi souligner le fait qu’il n’y a pas un public mais des publics, tout comme il est impossible de parler d’un marché. L’Afrique est multiple. Les programmes audiovisuels le sont tout autant. Bien que les images qui envahissent les écrans africains proviennent en majorité de l’étranger, on doit reconnaître les succès de productions locales, portées par des cinéastes et des producteurs passionnés, regardées par un public assidu et enthousiaste. L’offre massive de produits étrangers a conduit les spectateurs à être exigeants. Une exigence parfois déçue tant les moyens techniques et financiers diffèrent selon les pays. Pourtant, lorsque des acteurs parlent la même langue et évoluent dans les mêmes lieux qu’eux, les spectateurs se sentent vraiment concernés. Ils sont en attente d’un miroir que les télévisions ne sont pas encore en mesure de leur fournir. Les programmes audiovisuels extérieurs apportent aux populations une ouverture sans précédent sur le monde. Mais la représentation de la réalité locale est beaucoup moins présente. La population le sait, les professionnels aussi. Encore aujourd’hui, les images sur l’Afrique proviennent peu d’Afrique.
Il est donc temps de relever les défis, de se servir de l’exigence du public pour aller vers une meilleure représentation des réalités africaines et vers des productions d’excellence. De donner plus de visibilité aux œuvres africaines en Afrique et dans le monde. Les nouvelles technologies sont là. Les œuvres audiovisuelles africaines doivent circuler et trouver de nouveaux débouchés économiques sur leur continent tout en redonnant confiance et fierté à leurs populations.
Je voudrais terminer par deux remarques. Premièrement, l’essentiel de la production repose sur des financements étrangers et il n’y a sans doute pas d’autres solutions à court terme. Mais une participation même modeste d’investisseurs africains devrait être recherché à chaque fois. C’est là que le soutien des Etats peut être un déclencheur déterminant. Deuxièmement, pour moi, on peut comparer le sort du cinéma à celui des langues. Les images sont devenues largement le langage de notre époque. Ce langage peut être universel mais il doit d’abord rencontrer son propre « territoire ». La diffusion des images des africains aux africains est une absolue nécessité. Il faut donc à mon sens réorienter une part essentielle des modes de soutien vers la circulation des œuvres sur le Continent. Que serait une langue qui ne serait plus parlée que hors de ses frontières ?
La conquête des cinémas du monde passe par la conquête des spectateurs en Afrique.
Catherine Tasca
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