"Moi, journaliste libyen" : Ibrahim Mohamad Alhaji

15 septembre 2017

Le témoignage d'Ibrahim Mohamad Alhaji, journaliste à Tripoli (Libye).

Je m'appelle Ibrahim Mohamad Alhaji.

Je suis journaliste diplômé d'un Master en journalisme de l'Université de Sheffield Hallam en 1998, je travaille dans le domaine du journalisme depuis 1982 à Tripoli.
Mon histoire a commencé depuis l'enfance. Je pensais que le journalisme était le moyen le plus cher à mon cœur pour atteindre mon objectif de gloire. Je laissais libre cours à mon imagination quand je me mettais à lire les articles de grands journalistes comme Haykal, Anis Mansour et autres génies. Je me rendais compte de l'étendue de leur gloire et de leur pouvoir, ainsi que de leur capacité de persuasion dans tout ce qu'ils écrivaient. Je m'imaginais un jour m'installer sur le trône, diriger l'opinion publique et avoir ma rubrique dans un journal réputé, rubrique qui serait lue par des milliers d'admirateurs.

L'idée m'envahit et occupa toutes mes pensées. Je m'endormais puis me réveillais : mon objectif ne changeait point.
Je terminai mes études secondaires et fis le premier pas vers la réalisation de ce rêve obsédant : entrer à la faculté de journalisme. Je finis mes études universitaires et trouvai un poste dans le domaine du journalisme.

L'ambition qui me dévorait s'infiltrait dans mes mots et mes gestes pour révéler ce que je rêvais d'être. Peut-être cette ambition avait-elle dérangé certains de mon entourage, ceux qui avaient plus d'expérience et m'avaient précédé dans ce domaine. La première décision à mon égard fut donc de me placer dans la section des archives du journal pour lequel je travaillais.
Cela n'allait en aucun cas m'empêcher de réaliser mon rêve et d'atteindre mon but : je n'allais pas renoncer à la gloire ni au pouvoir. J'étais persuadé que les médias étaient un pouvoir, même si ce n'était que le quatrième.
Je travaillai dans la section des archives et pus ainsi élargir mes connaissances. Je passais mes heures de travail ainsi que des heures supplémentaires à lire les articles, récents et anciens, écrits dans ce journal au cours du temps. Quelques années plus tard, je passai à la salle de rédaction. À l'instar de machines, mes collègues et moi reformulions les dépêches que nous recevions des agences et des envoyés spéciaux. C'est alors que je commençai à m'interroger : est-ce cela le journalisme ? Est-ce cela le travail du journaliste ? Juste une simple reformulation de dépêches ?

Je me rendis ainsi compte que je ne réaliserais pas mes ambitions ici. Armé de mon expérience de plusieurs années, je commençai à travailler dans un autre journal, espérant y trouver l'objet de ma quête. Ce nouveau travail était encourageant puisqu'il me permit de rédiger des articles, d'exprimer mon avis, de donner mon opinion sur des sujets qui intéressaient les gens. Je commençai à me sentir satisfait et de nouveau confiant : un jour j'allais atteindre mon but.

J'étais encore jeune et rêvais toujours de gloire et de pouvoir, persuadé d'y parvenir. J'avoue même avoir eu recours à certaines ruses qui me permettaient d'imposer mon autorité sur des responsables qui craignaient les médias. Je travaillais pour mon propre intérêt auprès des autorités publiques, dont je pouvais tirer un profit personnel en tant que journaliste. Ceci jusqu'à ce qu'arrive le jour promis, le jour où mon ambition me convainquit d'écrire ce qui me plaisait. Je rédigeai alors un article qui ne vit point le jour, puisque l'autorité, en l'occurrence le rédacteur en chef, me suspendit.

C'est alors que je me rendis compte qu'il n'y avait pas de quatrième pouvoir dans mon pays : juste un seul, celui du dirigeant. Je gagnai en maturité et compris que la place des auteurs de sujets tabous, assez nombreux, était la prison et que le journalisme était un métier à problèmes qui pouvaient tous vous tomber sur la tête d'un coup. La suspension du journaliste étant le problème le plus facile et le moins grave, comparé à la possibilité de se retrouver en prison, ce qui constituait la vraie catastrophe.

Je continuai à maudire le jour où j'avais choisi ce métier, qui ne réussissait pas à satisfaire ma soif de gloire et de pouvoir. Les années passèrent sans que je réussisse à me libérer de ces lois auxquelles j'étais soumis, ou plutôt auxquelles les autres m'avaient soumis. Je restai pendant des années résigné à obéir à ces lois qui régissent le journalisme et la liberté du journaliste.
De façon inattendue et imprévue, le soleil du journalisme se leva de nouveau sur mon pays, supprimant toutes les lignes rouges, ne laissant que celle de l'autorité suprême. Je souhaitais tellement remonter le temps pour revivre alors mes débuts dans le monde du journalisme et pour que mon étoile brille de nouveau. Cette période dans mon pays offrit au journalisme ses plus belles années. La liberté d'expression était largement garantie et la presse occupait bien son rôle de pouvoir, quoique pas quatrième. Et puis survinrent, ce qu'on appelle, les révolutions du Printemps arabe.

J'étais sûr et certain que ces évènements n'étaient qu'une conspiration ayant pour but de détruire le pays et le fragmenter. Mais devais-je défendre la cause de cette révolution et de ce printemps, comme ils l'appellent, et combattre en leurs noms avec ma plume ceux qui me combattaient avec l'arme de la répression ?
Et l'éthique du journaliste ? Et les leçons que les ennuis de la profession m'avaient inculqués ? J'avais conservé mon impartialité, jusqu'au moment où je m'étais rendu compte que tout le monde était contre le dirigeant. Je rejoignis alors ce mouvement avec ma plume qui, durant de nombreuses années, avait été réprimée, incapable d'écrire ce que je voulais, n'exprimant que ce que les autres lui imposaient.

Une nouvelle ère commença. La première année passa et le journalisme prospéra. Le nombre de publications de presse écrite atteignit les trois cents, alors qu'il ne dépassait pas vingt auparavant. La deuxième année fut témoin de l'émergence de nombreux journalistes. Tout le monde voulait une place dans les médias : amateurs ou professionnels ; aucune limite, ni contrainte. Et puis, tout changea. Arrivèrent alors de nouveaux et nombreux dirigeants. Revoilà les lignes rouges, plus nombreuses qu'auparavant. De nouvelles normes furent également imposées : soit tu écris ce qu'ils veulent, soit tu meurs. Les prisons, qui jadis étaient le châtiment, furent remplacées par la mort.

Les journalistes quittèrent le pays. Un seul journal papier continua à y être publié. La liberté de la presse disparut, laissant la place à une liberté plus sanguinaire et effrayante. Je suis aujourd'hui journaliste à la retraite et observateur, et souhaite un bien meilleur avenir aux générations à venir.


Afin de préserver le dialogue démocratique en Libye, CFI a lancé, en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, le projet Hiwar début 2017. Ce projet offre un espace d'expression de différents points de vue sur la presse libyenne. Une session, composée de quatre ateliers, a été organisée en Tunisie. Douze journalistes libyens, venant de Libye, de Jordanie, de Turquie, d'Égypte et de Tunisie, y ont participé.

Ce témoignage fait partie du livret Moi, journaliste libyen, qui regroupe des textes libres préparés par les journalistes du projet Hiwar.

Retrouvez l'intégralité de ces textes dans le kiosque.