"Moi, journaliste libyen" : Imad Hamed

8 septembre 2017

Le témoignage d'Imad Hamed, réalisateur et présentateur à la chaîne Libya Rouhouha AlWatan à Amman (Jordanie).

Je m'appelle Imad Hamed.

Les médias et le journalisme en Libye ont connu, durant les vingt dernières années, quatre étapes très différentes, qui ont eu des conséquences sur le travail du journaliste et sur le point de vue du public sur les médias. Nous exposerons au lecteur de cet article les quatre étapes qui ont marqué le journalisme libyen durant les vingt dernières années.

La première étape : "Les médias de la Jamahiriya"

Cette étape commence après le discours de Zouara, prononcé par Kadhafi en avril 1973, durant lequel il annonça la révolution culturelle comme il l'appela, annula toutes les lois et déclara la révolution du peuple. Suite à ce discours, Kadhafi mit des centaines de penseurs et de journalistes derrière les barreaux. Ce qui eut des répercussions sur le journalisme, qui passa de journalisme d'État à un journalisme de révolution.
70% des informations étaient centrées sur les visites que recevait Kadhafi et celles qu'il faisait sur le terrain, alors que les autres informations étaient en fait des articles du Conseil des révolutionnaires, qui ne parlaient que de complots extérieurs, de la troisième théorie universelle et d'autres sujets qui furent le centre d'intérêt des médias de la Présidence durant cette époque.

Le journaliste libyen était alors forcé de choisir entre un journalisme orienté, écrire des articles sur l'art ou le sport, ou changer de métier.

La deuxième étape : "La Libye de demain"

Au début de l'année 2006, Saïf al-Islam Kadhafi déclara le début d'une nouvelle étape de l'histoire de la Jamahiriya : la Libye de demain. Ce fut également la naissance des médias privés censés, dès le début, jouir d'une grande liberté. Durant la même année, apparurent les journaux Oea et Kourina, la chaîne libyenne, Alshabab et la radio libyenne…
Le public était optimiste, le journaliste se sentait libre d'écrire en toute indépendance. Personne ne peut nier que la plume du journaliste libyen a connu, durant la période s'étendant de 2006 à 2010, une grande liberté, qui n'était pourtant pas totale puisque Saïf Kadhafi avait tracé des lignes rouges à ne pas franchir : il était interdit de parler de Kadhafi, de ses fils et ses proches (les richards).

Revenons au grand espace de liberté.
Citons par exemple les quelques sujets, impossibles à aborder auparavant, qui ont été traités par des journaux appartenant à la Libye de demain, comme le journal de Kourina qui a mené une enquête sur la prison d'Abou Salim et ses victimes. Parallèlement, Saïf et ses médias étaient dans l'incapacité d'aborder les exécutions du 7 avril 1976, la mort de Moussa Al Sadr et d'autres sujets sensibles.

La troisième étape : "Les médias de février"

Avec le déclenchement de la Révolution de février 2011, les Libyens assistèrent à l'émergence de plusieurs chaînes et journaux et plusieurs jeunes nouveaux journalistes, qui n'avaient jamais pratiqué ce métier auparavant, apparurent. Cette étape est très importante pour l'histoire moderne de la Libye. Elle constitue en effet le point de départ d'une liberté d'expression sans limite et de l'absence de parties observatrices, jugeant les avis des autres. Le plus important, c'est que cette époque permit aux journalistes de s'unir dans leurs discours, pour combattre Kadhafi et mettre fin à son règne. Mais cette étape ne dura pas longtemps laissant place à l'étape actuelle.

La quatrième étape : "Le chaos médiatique"

Durant ces dernières années, plusieurs chaînes et de nombreux journalistes sont venus occuper la scène médiatique libyenne. Certains essaient de vendre au public leur idéologie, d'autres se mobilisent pour décrédibiliser leurs concurrents. La majorité abuse de son pouvoir et essaie d'influencer des personnes, des villes et des régions entières. La scène médiatique s'est malheureusement transformée en une plateforme destinée à envoyer des messages au profit de certains partis, en les présentant au public comme étant les meilleurs et les garants incontournables du pays…

Les médias libyens ont malheureusement perdu la confiance du public qui commence à douter de leur crédibilité.
Finalement, durant toutes ces étapes, les médias libyens ont essayé de transmettre la plus belle image possible des dirigeants de chaque époque, sans penser malheureusement à se développer.


Afin de préserver le dialogue démocratique en Libye, CFI a lancé, en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, le projet Hiwar début 2017. Ce projet offre un espace d'expression de différents points de vue sur la presse libyenne. Une session, composée de quatre ateliers, a été organisée en Tunisie. Douze journalistes libyens, venant de Libye, de Jordanie, de Turquie, d'Égypte et de Tunisie, y ont participé.

Ce témoignage fait partie du livret Moi, journaliste libyen, qui regroupe des textes libres préparés par les journalistes du projet Hiwar.

Retrouvez l'intégralité de ces textes dans le kiosque.