"Moi, journaliste libyen" : Khaled Ali Al Dib

25 août 2017

Le témoignage de Khaled Ali Al Dib, journaliste à Radio Lybia à Tripoli (Libye).

Je m'appelle Khaled Ali Al Dib.

Quelques années sont passées depuis notre Printemps libyen, des années pénibles et douloureuses, qui ont laissé des cicatrices sur nos corps, des distorsions dans notre société et des séquelles psychologiques qui pourraient résister aux chirurgies esthétiques et à tous les exploits de la médecine moderne. Mais ces années nous ont malgré tout inculqué des leçons et nous ont laissé des morales à prendre en considération pour notre avenir. Ces années nous ont beaucoup enseigné, des années sans lesquelles nous n'aurions pas vécu cette expérience, ni connu ces aventures.

Ces années nous ont appris que visiter la famille et des amis, ainsi que les échanges sociaux, ne sont que des traditions qui nous ont enchaînés durant des siècles et nous ont emprisonnés durant des années, alors qu'un simple appel téléphonique ou un message sur Facebook suffisent. Nous ne sommes plus obligés de nous déplacer, ni d'affronter les difficultés et les dangers du trajet, pour présenter nos condoléances, assister à un mariage ou à une cérémonie. La situation sécuritaire, en effet, ne le permet guère. Les dommages seraient bien plus importants.

Cette guerre nous a appris que le divertissement le plus extrême est d'emmener rapidement notre famille au restaurant le plus proche pour manger à la va-vite et rentrer ensuite sain et sauf, sans être touché par une balle perdue ni avoir sa voiture criblée d'impacts.
Cette guerre nous a appris qu'un voyage touristique n'est qu'un luxe de trop et un confort superflu. En effet, se garantir les moyens de survivre et de gagner son pain quotidien sont beaucoup plus importants. Cette guerre nous a appris que le salaire appartient à l'État qui vous l'accorde quand bon lui semble et vous en prive quand il le souhaite. Et même s'il l'accorde, c'est en fin de compte la banque qui décide quand verser la somme.

Cette guerre nous a appris que le pétrole est aussi bien un avantage et une richesse qu'une malédiction sans limites et une ruine infinie. Détruire les champs et brûler les réservoirs est un devoir national qui tire le peuple de sa léthargie et le réveille pour qu'il réalise enfin que compter sur cette source éphémère et cette richesse tarie sont une grande erreur et un péché impardonnable. Le peuple devrait remonter le temps et revenir à l'époque où il recevait des aides étrangères et des dons des Nations Unies pour vivre des scènes réelles de sa vie après le pétrole.

Cette guerre nous a appris que l'armée est un outil de la dictature, la police, un moyen de tyrannie, et que s'en débarrasser signifie acquérir la liberté dans son acception suprême et la démocratie sous son visage le plus noble. Les Hommes, nés libres, ne connaissent en effet ni contraintes ni limites.

Ces années nous ont appris que l'autorité centrale était un fardeau que le peuple devait porter et qu'un seul gouvernement signifiait un seul pouvoir. C'est justement contre cela que nous nous sommes révoltés, c'est ce que nous avons brisé et ce pour quoi nous avons payé cher pour y mettre fin. L'absence d'autorité, ou sa disparition, était en effet un des objectifs du peuple qui manifestait dans les rues clamant "le peuple veut renverser le régime".

Les années de guerre nous ont appris de nombreux termes et beaucoup de mots que nous ignorions, ou du moins dont nous ne connaissions pas le sens ni leurs effets. Nous entendions souvent dans les médias des mots comme exodes, déplacements forcés, enlèvements, fouilles, blocus, guerre civile et beaucoup d'autres, mais nous ne leur accordions pas d'importance.
Cette guerre nous a appris qu'avoir une belle voiture ou un nouveau véhicule signifie s'aventurer, ou être irresponsable, et que rentrer tard la nuit est un suicide. La raison nous dictait donc d'acheter un moyen de transport dans les « déchets » ou, dans le meilleur des cas, faire appel à un taxi et s'abriter à la maison avant le coucher du soleil.

Ces années nous ont appris que les coupures de courant sont un article de la Constitution, que les files d'attente devant les boulangeries et les banques sont un phénomène tout à fait normal et que le stockage d'essence à la maison est une condition sine qua non à la citoyenneté. Cette guerre nous a appris que de nombreuses croyances et idées ne sont qu'héritage émotionnel dont nous ne pouvons nous séparer ni nous passer, comme la souveraineté, le patriotisme, la sécurité, la sûreté, le droit de passage, le passeport et bien d'autres idées anciennes et révolues.
Ces années nous ont appris beaucoup de leçons, mais la plus importante est que "la souffrance contraint à la créativité.


Afin de préserver le dialogue démocratique en Libye, CFI a lancé, en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, le projet Hiwar début 2017. Ce projet offre un espace d'expression de différents points de vue sur la presse libyenne. Une session, composée de quatre ateliers, a été organisée en Tunisie. Douze journalistes libyens, venant de Libye, de Jordanie, de Turquie, d'Égypte et de Tunisie, y ont participé.

Ce témoignage fait partie du livret Moi, journaliste libyen, qui regroupe des textes libres préparés par les journalistes du projet Hiwar.

Retrouvez l'intégralité de ces textes dans le kiosque.