"Moi, journaliste libyen" : Sleiman Al Barouni

13 juillet 2017

Le témoignage de Sleiman Al Barouni, journaliste à Radio Alwasat au Caire (Égypte).

Je m'appelle Sleiman Al Barouni

J'ai travaillé comme présentateur de journal et de plusieurs talkshows sur des stations de radio comme Radio Echourouk, Nfousa FM, Awal FM, Radio Alwasat, la radio hollandaise internationale Huna Sotak, comme envoyé spécial et présentateur du journal sur la chaîne Al Asima, ainsi que comme directeur du bureau de la chaîne Rusiya Al-Yaum à Tripoli.

"Ahmad, 25 ans, n'avait jamais imaginé qu'il allait faire face à toutes ces difficultés et à une situation si compliquée dans ce métier qu'il a toujours aimé et qui a été sa passion durant toute sa vie.

Il avait à peine sept ans quand il a regardé le journal télévisé sur la chaîne Al Jazeera, présenté par Khadija Benguenna. Impressionné par sa performance, sa maîtrise de la langue et son passage d'une information à une autre en toute fluidité, la première question qui lui est passée par la tête alors était :
"Est-ce qu'elle a retenu tous ces mots avant de passer à l'écran ?"
Il ignorait alors toute autre méthode possible et, depuis ce jour, sa passion pour ce domaine n'a cessé de grandir. Il s'est énormément intéressé à la lecture des livres et des journaux durant son enfance et, plus il grandissait, plus sa passion pour ce métier augmentait. Il rêvait alors qu'un jour il serait assis de l'autre côté de l'écran, en train de retenir toutes ces informations pour les communiquer aux téléspectateurs.
Mais il n'avait jamais imaginé les difficultés auxquelles il devrait faire face pour y arriver.

Le diplômé en information, communication et journalisme en Libye, ou toute personne voulant travailler dans ce domaine, devait apporter son soutien à Kadhafi sous toutes ses formes. Le journal télévisé commençait par "le frère et colonel Mouammar Kadhafi" que ce soit pour annoncer la visite d'un ministre ou la réception d'une lettre envoyée par un président ou même pour annoncer le réveil du dirigeant.
C'est alors qu'Ahmad se rendit compte qu'il ne pourrait jamais réaliser cette passion qui l'avait accompagné depuis son enfance.

Les années ont passé, la Révolution a éclaté, mettant fin au règne de Kadhafi et la chance s'est présentée pour lui de raviver sa passion. En effet, les médias et le journalisme avaient vu le jour sous une nouvelle forme, les journaux télévisés n'étaient plus les mêmes et une lueur de professionnalisme s'était répandue de nouveau sur le métier. Ahmad a pensé que c'était une opportunité pour réaliser ce rêve qui l'avait poursuivi depuis l'enfance.

Il a rejoint plusieurs radios et chaînes, et il a essayé d'apprendre afin d'acquérir une plus grande expérience dans ce domaine. Mais, très vite, les médias ont commencé à se diviser dans le pays.
En fait, ce nuage d'éblouissement sur lequel il vivait a commencé à disparaitre de sa tête et de son cœur durant sa première année de travail en tant que journaliste, non pas parce qu'il sous-estimait la profession en elle-même, mais à cause de ceux qui étaient à l'origine de son entrée dans ce domaine et aussi de certaines vérités qui n'étaient accessibles qu'à celui qui connaissait ce métier de près.

Tu réalises enfin que tu n'es qu'un simple employé sur ton lieu de travail. Tu écris ce que désire le chef du département, qui correspond au point de vue du rédacteur en chef, qui correspond aux directives des hommes d'affaires qui travaillent pour les intérêts d'un des partis politiques.
Le but est de s'en rapprocher ou d'essayer de réaliser leurs intérêts en flattant davantage certains courants politiques.

Ahmad reconnait qu'avant de rejoindre le métier de journaliste, il ignorait ce qui se passait dans les coulisses de la "politique libyenne" et qu'il n'avait pas les connaissances suffisantes, même si celles-ci venaient de la Révolution, qui reste une nouvelle expérience pour ce pays qui n'avait connu que le règne de Kadhafi et ce, durant quatre décennies. Mais, malgré la fatigue physique de cette profession, sa précarité financière et ses difficultés, il ne pouvait pas la laisser tomber si facilement, surtout s'il voulait conserver ce qu'on appelle le principe.

Travailler dans ce domaine n'était pas une tâche facile en Libye, surtout après l'apparition des partis et des programmes politiques. Chaque courant possède désormais son propre média et communique avec le public à travers son propre point de vue et son programme. Le professionnalisme ne tient pas une place importante pour la majorité des médias. Il suffit d'être porte-parole du propriétaire du média et de transmettre ce qu'il veut.

Après le début de la guerre en 2014 à Tripoli, Ahmad avait peur durant la présentation du journal en direct. Il entendait des coups de feu et des missiles qui faisaient trembler tout le bâtiment. Il imaginait sans cesse des groupes armés faire irruption dans le studio et pensait alors qu'il présentait les informations : pourrait-il s'enfuir et sauver sa peau ?
Ou annoncerait-il aux téléspectateurs qu'une milice avait pris le studio d'assaut ?

Ahmad pense que le métier de journaliste qu'il a longtemps aimé n'est pas complètement une réalité en Libye. Il considère que, comme certains qui refusent la situation médiocre que vit le journalisme dans le pays, lui aussi continue à être attaché à ses principes et à la défense de ses droits professionnels et au droit du public à recevoir de vraies informations. Il refuse les instructions du pouvoir, l'argent des hommes d'affaires et la soumission à la diffusion de mensonges au profit des partis politiques qui ont épuisé la Libye dans leur combat au nom du pouvoir.

Finalement, Ahmad est un citoyen et un jeune homme qui rêve de devenir journaliste professionnel, de travailler dans ce domaine qu'il adore. Mais que lui arrivera-t-il si jamais il refuse ?
Les milices présentes sur le terrain le mettront sûrement en prison. Il pourra finir par être au chômage ou même émigrer, parce que travailler dans ce domaine en Libye, c'est comme se déplacer dans un champ de mines."


Afin de préserver le dialogue démocratique en Libye, CFI a lancé, en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, le projet Hiwar début 2017. Ce projet offre un espace d'expression de différents points de vue sur la presse libyenne. Une session, composée de quatre ateliers, a été organisée en Tunisie. Douze journalistes libyens, venant de Libye, de Jordanie, de Turquie, d'Égypte et de Tunisie, y ont participé.

Ce témoignage fait partie du livret Moi, journaliste libyen, qui regroupe des textes libres préparés par les journalistes du projet Hiwar.

Retrouvez l'intégralité de ces textes dans le kiosque.