L’avenir de Mossoul, ville dépourvue de sa diversité

19 janvier 2018

Découvrez une sélection des meilleurs articles traitant de la diversité culturelle et religieuse au Proche-Orient, reçus dans le cadre du concours Naseej, lancé par CFI et SKeyes en octobre 2017.

Cette semaine, le lauréat du premier prix du concours Naseej, le journaliste irakien Safaa Khalaf revient sur la récente libération de Mossoul et sur le sort qui l'attend.

Publié dans Assafir Al Arabi le 13 juillet 2017.


Mossoul est l'une des villes qui a le plus souffert d'un changement démographique drastique, du fait de sa position sur l'axe historique des guerres dans la région. En effet, sa situation géographique a joué un rôle économique et politique important et a toujours fait d'elle une province convoitée par les grandes puissances, et ce jusqu'en juin 2014, date de sa chute entre les mains de l'organisation terroriste Daech. Par ailleurs, l'Irak est l'une des plus grandes zones de conflits historiques à avoir subi des changements démographiques et des déplacements massifs de sa population au Proche-Orient et ce, pendant des siècles.

La rupture du contrat social

Au cours des occupations successives, Mossoul se dépouillait d'appartenance, de mode de vie et d'identité culturelle et adoptait les caractéristiques de ses "nouveaux conquérants". Ces alternances politiques au fil du temps, cet axe temporel instable, ont modifié les fonctions géographiques de la ville sur les plans politique, économique, culturel, voire confessionnel. En conséquence, on ne peut affirmer qu'une certaine ethnie ou communauté soit originaire de Mossoul-même ; à chaque nouvelle invasion les habitants de la ville s'assimilaient aux nouveaux groupes. Ce processus a formé de nouvelles communautés qui ont tiré parti des anciennes identités culturelles et sociales ou qui les ont éliminées afin de valoriser les nouvelles cultures, qui, à leur tour, ont souvent été balayées par la suite par de nouveaux colonisateurs. À chaque changement, les habitants de la ville et de ses environs payaient le prix fort en sang, déplacement, mort, exode, vie sous embargo et la plupart du temps, exil définitif, comme en témoigne la dernière expérience avec Daech.

La logique de souveraineté a imposé au gouvernement irakien d'effectuer une opération militaire pour reprendre le contrôle de Mossoul. Cette opération fut la plus grande mission du nouveau régime politique en Irak depuis 2003. Toutefois, au moment de la chute de la ville en 2014, le contraste résidait entre le manque de potentiel humain, militaire et logistique au sein des rangs de Daech et les ressources que détenaient les forces gouvernementales et peshmergas à l'époque. Admettre ce contraste ne veut pas dire admettre la puissance de l'organisation terroriste, mais plutôt mettre l'accent sur les facteurs inconnus de la chute de Mossoul. Encore aujourd'hui, après la reprise de la ville (les forces irakiennes ont pu reprendre le contrôle total des quartiers est et ouest de la ville le 8 juillet dernier), ces facteurs demeurent occultes. Ce qu'il s'est passé en réalité, c'est l'éclatement de l'ensemble des relations formant la notion même de ville et de sa dépendance envers la patrie en tant que berceau géographique, politique et culturel. Cette profonde perte de confiance dans le régime politique s'explique par le démantèlement des relations internes qui unissaient historiquement les composantes de la ville dans un vivre-ensemble. À cela s'ajoute le déclin de la conscience sociale des habitants quant à l'importance de préserver la cohésion et le pluralisme ; qui ont façonné l'identité de Mossoul à travers l'histoire.

Le facteur le plus dangereux de la chute de Mossoul a été la rupture du contrat social entre les composantes de la ville. Le pilier de la stabilité civique a ainsi été abattu, puis remplacé par des murs effrayants, isolant les habitants de Mossoul entre eux sur la base d'une séparation politique et confessionnelle, des distinctions régionales, d'inégalités sociales marquées, le tout dans une absence de sentiment d'appartenance nationale. Des facteurs très sensibles et néfastes ont été écartés au profit du facteur politique direct. Les autres crises du pays furent ainsi occultées, brouillant la réflexion au sujet des déclencheurs de la chute de Mossoul.


En 2005, lors des premières élections législatives dans le cadre de la transition démocratique, les Arabes sunnites de Mossoul ont boycotté cette initiative, ce qui engendra une réponse politique peu convaincante : l'Alliance du Kurdistan obtint 31 sièges au Parlement fédéral, sur un total de 41. Ce même évènement s'est reproduit au conseil d'administration de la province où domine le groupe kurde. Pourtant le pourcentage de citoyens kurdes (y compris dans les régions contestées), ne dépassait pas les 20%. Le boycott sunnite, l'ensemble du vote d'opposition et le refus du gouvernement irakien, des États-Unis et de la région d'organiser un nouveau scrutin dans le but d'éviter à la scène politique de nouvelles complications, renforcèrent une réalité politique difforme. Les résultats de cette décision suicidaire apparurent tout au long des dix années suivantes. Après le choc violent et imprévisible qu'ils avaient subi avec l'effondrement de l'ancien régime, beaucoup de sunnites de Mossoul s'engouffrèrent dans une spirale vouée à l'échec. On ne peut dire que les habitants de la ville prêtaient une allégeance absolue au régime, mais Mossoul était l'un des bastions nationaliste et religieux du pays, sans compter sa fidélité à l'élite militaire depuis la création de l'armée irakienne en 1921. Avec la décision de dissoudre l'armée irakienne, cette élite fut implicitement accusée de trahison envers le nouveau régime et condamnée à l'exclusion. Pourtant, il aurait été possible de contenir la colère nationaliste des Mossouliotes et de l'élite militaire en traitant la structure sociale complexe de la ville par un processus respectueux de ses spécificités et de son importance, en vue de la réinsérer au sein du nouveau régime à l'échelle nationale.

La rébellion sunnite, violente, débuta le 21 avril 2003, lorsque les forces du 5ème contingent de l'ancienne armée irakienne abandonnèrent leurs positions à Mossoul, sans confrontation militaire avec l'armée américaine (une scène similaire à la chute de Mossoul sous Al-Maliki), et se poursuivit jusqu'à la création de Daech et la proclamation de l'État du Califat islamique. Ce retrait scandaleux fut en fait un retrait tactique pour diriger la rébellion dans les années à venir. Mossoul connu alors un revirement de ses forces, passant de la protection d'un régime failli à la confrontation avec le régime en place. Mais ce revirement ne signifiait pas pour autant que ces forces allaient demeurer fidèles à l'ancien régime démantelé. L'expérience de l'armée de Mossoul contribua à orienter la rébellion (du moins à Mossoul), alors convoitée par des groupes armés, souvent islamistes radicaux ou à tendance moins extrémiste sous un vernis d'arabisme et de nationalisme.

Écarter cette élite militaire sous prétexte de sa relation avec l'ancien régime et l'éradiquer en la décrivant comme aveuglément fidèle à ce régime fut une grave erreur de la part du nouveau régime. Le prix à payer fut une bataille intense contre l'organisation terroriste durant huit mois. Cette bataille causa des dégâts considérables dont une grave crise humanitaire avec un déplacement historique des populations autochtones et l'élimination d'une civilisation. L'ancien chef du gouvernement, Nouri al-Maliki, est tenu responsable de l'échec de la politique d'endiguement des années précédentes. En effet, par sa conduite sectaire, il a transformé Mossoul en caserne dominée par des soldats corrompus et s'est opposé aux forces politiques locales sans réellement tenir compte du poids de la ville à l'échelle nationale ni mesurer le danger que représentait l'éruption de la rébellion dont Daech aller tirer profit.

Les accusations de trahison face à une rébellion

En 1800 av. J.-C., Mossoul était connue pour être une ville habitée par une population païenne. On pense que son nom Ninuwa (transcrit par Ninive en français) vient de son premier fondateur, le chef assyrien Ninos, d'après les papyrus de l'historien grec Ctésias qui était également le médecin du roi achéménide Xerxès II. Cependant, le nom de Mossoul est lié à un évènement dévastateur : en 612 av. J.-C. l'Empire assyrien s'effondre à Ninive et la ville en ruine hérite du nom de Machpel. La prononciation de ce nom évolua avec l'accent des Grecs qui occupèrent la ville et devint Mousspel. Avec la succession des invasions et des différents dialectes, ce nom se transforma en Mousseline pour enfin devenir Moussel (transcrit Mossoul en français). Mais la connotation du nom demeure, comme dans toute explication mythologique, liée à la destruction.

Après huit mois de bataille contre Daech, il ne reste de l'ancien Mossoul que les ruines d'une ville anéantie, dépourvue de ses caractéristiques culturelles, historiques et civilisationnelles. En cause le vandalisme intentionnel opéré par l'organisation terroriste et la violence acharnée des combats entre les forces libératrices et les forces oppressives.

La conséquence directe des guerres et des tempêtes violentes qui se sont abattues sur Ninive fut l'éradication impitoyable de sa diversité culturelle et civilisationnelle. Des dates identifiées indiquent quand les Sassanides eurent recours à des massacres atroces pour punir les chrétiens de Mossoul. Après la série de défaites successives face aux Byzantins, Shapour entreprit une épuration violente des chrétiens de Ninive entre l'an 341 et 346 après J.C. Il exécuta l'évêque Siméon Bar Soubai ainsi que des milliers de fidèles de l'Église. Peut-être fut–ce le premier comportement violent abusif à l'encontre des minorités de Mossoul ?

Cette scène se répéta avec les chrétiens de la ville, mais sans qu'un génocide ne soit à déplorer. C'est Daech qui prit la relève en ordonnant le déplacement forcé des citoyens chrétiens, la confiscation de toutes leurs propriétés et de leurs effets personnels. En outre, leurs maisons furent marquées de la lettre arabe ن (prononcée [noun]) comme Nazaréens et considérées comme étant désormais la propriété de l'État islamique. Pour la première fois depuis dix-huit siècles, les cloches des églises de Mossoul ne résonnèrent plus en ce 20 août 2014. Et depuis lors, le sort de ces églises n'a été qu'explosions et altération de leur identité : elles sont devenues des mosquées, furent pillées ou fermées.

Les citoyens yézidis furent également traités de manière cruelle par Daech. Ces derniers furent les victimes d'un atroce nettoyage ethnique, avec le massacre d'un grand nombre d'entre eux et l'enlèvement de leurs femmes. Celles-ci devinrent des membres du harem de l'organisation et réduites en esclavage sexuel. Elles furent violées tant physiquement que culturellement, et quelques-unes furent contraintes de se convertir à l'Islam en raison du concept takfiriste. Une autre terrible tragédie est celle du Mont Sinjar (à 35 km de Mossoul) où des Yézidis qui s'y étaient regroupés pour échapper à Daech succombèrent à la maladie, la faim, la soif et dont certains se suicidèrent. Il s'agit de la quatre-vingt-dix-neuvième tragédie, dans l'histoire des Yézidis irakiens, toutes restées gravées dans la conscience de la communauté à travers des poésies, des légendes et des épopées chantées.
Bien que les actes de l'organisation EI à l'encontre des chiites turkmènes ne soient pas encore révélés, ils n'en sont sûrement pas moins atroces ; Daech les ayant désignés comme Râfidhites et donc ennemis directs de l'organisation.

En s'appuyant sur la théorie de son califat, Daech a vidé Mossoul de sa diversité. Il a transformé cette ville civilisée en une société monolithique fermée, a imposé la Charia aux citoyens sunnites et enraciné une haine profonde qui continuera d'infliger à la ville de lourdes conséquences. Celles-ci ne sont que le résultat de l'adhésion de certains habitants aux comportements prônés par Daech envers leurs concitoyens issus d'autres communautés avec lesquels ils avaient pourtant coexisté durant des décennies, voire des siècles. La violence et le takfirisme se sont abattus sur l'équilibre social historique, balayant ainsi l'esprit qui animait Mossoul. Cette ville, dont la résilience a marqué l'Histoire, s'est finalement écrasée sur un rocher du Mont Sinjar.

Chrétiens, Yézidis, chiites Turkmènes, Shabaks et un petit groupe de Sabéens-Mandéens n'auraient jamais imaginé endurer de telles épreuves face à leurs compatriotes engagés auprès de l'État islamique. Le résultat de ces confrontations produisit un profond choc social et l'effondrement d'une confiance fragile qui avait constitué un rempart durant les quatorze dernières années. Cette crise s'est transformée en un cauchemar horrible, déracinant les habitants de Mossoul de leur accent qui se distingue des autres accents irakiens, et de leurs caractéristiques culturelles et historiques. Ces derniers se sont vus expulsés de leur ville, laissés sans histoire, sans identité et sans passé, et sans aucune espérance tant que leur présent se résume à une vie dans des camps, à des déplacements forcés, à l'exil et aux massacres.

L'impossibilité de rapatriement

Le gouvernement irakien espère et compte sur le rapatriement des déplacés originaires de Mossoul, qui vivent actuellement dans des camps et des villes du Kurdistan, ou d'autres régions d'Irak. Mais cette mission semble impossible en raison de l'ampleur des dégâts dans la ville et de la difficulté de rapatrier les déplacés dans des quartiers détruits, sans aucun services ni aucune visibilité sur leur rétablissement dans un futur proche. La problématique la plus difficile et la plus risquée concernant l'avenir de la ville est de convaincre les citoyens chrétiens, yézidis et chiites turkmènes de retourner à Mossoul. Il semble que ceci soit un obstacle de taille car ces derniers ont complètement rompu le lien avec Mossoul au moment de leur départ. Humiliés, indignés et blessés par la perte de leurs proches et de leurs biens, leur patrimoine culturel, historique et religieux a également été détruit. En réalité, ce refus est synonyme d'un Mossoul dépourvu de racines et d'avenir sûr et de la diversité culturelle qui le caractérisait. Il est probablement possible de restaurer les mosquées, les églises, les monastères et même les sites archéologiques, mais sera-t-il possible de restaurer l'esprit d'appartenance à ces lieux ? Sera-t-il possible de rétablir la confiance en la coexistence ?

Même l'esprit sunnite de Mossoul n'échappa point à l'aliénation, un esprit qui avait donné naissance à un patrimoine intellectuel modéré, composé une mélodie arabe aux notes pacifiques modernes et créé les plus beaux mouwachah (chansons traditionnelles). Malheureusement, le takfirisme, qui a consumé la région en entier par un feu d'épuration, a également détruit le patrimoine religieux de Mossoul et le patrimoine patriotique de la Nahda légué par la gauche et le nationalisme arabe. Mossoul affronte aujourd'hui les conséquences de la haine et des valeurs extrémistes instillées par l'application du takfirisme au sein de la société.

La riposte

La nouvelle génération grandira détachée du passé florissant de la ville et de sa civilisation. Le seul lien qui restera gravé dans sa conscience concernera les tragédies ancrées dans son être et une expérience psychique traumatisante. Quand les familles essayent de se souvenir du Mossoul dans lequel elles ont un jour vécu, leur discours ressemble à un paradis imaginaire qui ne peut avoir de réalité tangible pour une génération désintégrée à cause des guerres, des massacres, de l'abus de pouvoir et de l'intimidation religieuse.

On craint une riposte de la société en tant que contre-réaction naturelle au choc subi. On s'interroge alors sur la capacité de l'État irakien à maintenir la stabilité dans les villes libérées et à réhabiliter les citoyens ayant vécu trois années pénibles sous l'emprise du takfirisme extrémiste, ce dernier s'étant employé à détruire de toutes ses forces les socles civils et culturels de la société. Si le gouvernement est dans l'incapacité de reconstruire la ville et d'effacer les traces de la guerre et de Daech au plus vite, la destruction laissée par les batailles, l'absence de services, les rivalités politiques et les tensions communautaires persisteront fortement dans l'esprit des populations déplacées et de celles restées à Mossoul. Les retombées psychologiques alimenteront une nouvelle frustration qui pourrait être exploitée sur le plan régional et créer un terreau fertile pour une nouvelle version de Daech encore plus radicale…

Mossoul continue d'être le maillon faible qui peut faire céder de nouveau la chaîne. La ville vit une expérience traumatisante dont les répercussions affecteront l'avenir d'un Irak meurtri et tiraillé par des ambitions non patriotiques.


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