Fleur Pellerin

TNT : une opportunité pour l’Afrique et la France

3 octobre 2013

Réduction de la fracture numérique, utilisation du dividende numérique, augmentation du nombre de chaînes…

Ces opportunités seront explorées lors de la conférence ministérielle internationale organisée à l'initiative de Fleur Pellerin, ministre déléguée auprès du ministre du Redressement productif, chargée des Petites et Moyennes Entreprises, de l'Innovation et de l'Économie numérique.

Elle réunira à Paris les 7 et 8 novembre 2013 des ministres de l'Afrique subsaharienne en charge de la transition numérique, sur le thème : La transition vers la TNT, une opportunité pour développer l'économie du numérique en Afrique.

À cette occasion, Étienne Fiatte, directeur général de CFI a animé un atelier consacré aux contenus numériques des futurs multiplex

"CFI, agence de développement accompagne depuis 25 ans la professionnalisation des télévisions africaines et tout particulièrement de leurs contenus.

Les contenus, c'est en effet aujourd'hui, et pas après-demain quand les tuyaux de la TNT seront en place, qu'il faut s'en préoccuper, car ce qu'attendent les téléspectateurs africains, ce sont d'abord des images, plus d'images, et de meilleures images.

La télévision, ce n'est pas le problème le plus urgent auquel l'Afrique est confrontée, mais je suis convaincu que c'est l'un des signes les plus symboliques de l'état des sociétés africaines.

Et malheureusement, l'on doit constater, au vu de la faiblesse de la production locale, que les images fortes de l'Afrique, celles qui construisent notre vision de votre continent sur les écrans du monde, et en premier lieu sur les écrans africains, sont trop souvent produites ailleurs : les télévisions que les Africains regardent ne sont pas assez le reflet des sociétés africaines, car les téléspectateurs se détournent de leurs programmes locaux.

Ce matin, Mesdames et Messieurs les Ministres en charge de la transition numérique, je voudrais essayer de vous convaincre, si vous ne l'êtes déjà, que la généralisation de la télévision numérique, la Télévision Numérique pour Tous comme nous appelons en France la TNT, c'est pour vous l'occasion historique de changer cet état de fait, de renverser cet échange inégal, de reprendre la main sur vos images, sur les images qui alimentent la vie quotidienne des citoyens africains, qui construisent chaque jour leur imaginaire et leur regard sur le monde.

C'est là tout l'enjeu des contenus – et je le crois beaucoup plus important pour vos sociétés que celui des tuyaux – un enjeu qui se déclinera pour vous à deux niveaux :

  • vous allez pouvoir construire et mieux réguler une offre de chaînes plus nombreuses et plus diverses ;
  • et vous allez devoir produire davantage de programmes locaux de meilleure qualité, pour que vos opérateurs, publics comme privés, ne soient pas balayés par la puissance des concurrences venues d'ailleurs.

L'enjeu des chaînes

Avant même l'arrivée de la TNT, une partie des téléspectateurs africains ont déjà accès à des contenus variés, souvent étrangers, à travers le satellite et les réseaux MMDS, et déjà des multiplexes TNT dans certaines capitales. Donc la concurrence est installée, au moins dans les grandes villes. Mais la TNT pour tous va complètement rebattre les cartes.

En Europe, le développement ancien du câble et du satellite avait généré un nombre de chaînes beaucoup plus élevé que ce que les multiplexes TNT pouvaient absorber. Le régulateur a donc été obligé de faire un choix entre toutes les offres pré-existantes et les nouveaux projets.

En Afrique c'est plutôt le contraire. Peu d'offres locales de qualité pour l'instant et, potentiellement, une grande disponibilité de fréquences. Voilà pour vous l'opportunité d'enrichir de façon spectaculaire l'offre de chaînes et de l'élargir à l'ensemble de la population, d'abolir la fracture qui existe entre les urbains les plus favorisés et le reste de la population.

Avec un risque : se faire imposer des offres de programmes venues d'ailleurs, faute de programmes locaux attractifs en quantité suffisante.

Et avec un atout : la TNT, en centralisant sur le territoire national les têtes de réseau que sont les opérateurs de multiplexes, va vous permettre d'assurer un contrôle efficace sur la cohérence de cette offre de chaînes. C'est tout l'enjeu de l'encadrement juridique et de la régulation dont Laurence Franceschini va vous parler dans quelques minutes à travers l'exemple français.

Pour construire un paysage télévisuel harmonieux et durable, la puissance publique devrait avoir trois enjeux en tête :

Répondre d'abord aux attentes du public, c'est à dire accroître la diversité de l'offre télévisuelle en étant attentif aux très forts besoins de proximité et d'identité qui prédominent en Afrique comme ailleurs.

Répondre ensuite aux attentes des acteurs socio-politiques, c'est à dire renforcer le débat public en créant de nouveaux espaces de citoyenneté.

Répondre enfin aux attentes des acteurs économiques : créer les conditions du développement d'une industrie des programmes et d'un emploi qualifié.

C'est au regard de ces trois objectifs que vous aurez à réfléchir sur la composition des futurs multiplexes

L'offre TNT reposera d'abord sur la continuité, pour le téléspectateur comme pour les opérateurs économiques. La reprise des chaînes publiques et privées existantes s'imposera donc, et sera pour vous l'occasion de "faire le ménage" entre les opérateurs sérieux et les trop nombreuses micro chaînes qui émettent aujourd'hui dans l'illégalité.

L'adhésion du grand public africain à la TNT va reposer sur deux révolutions : une qualité technique de réception inconnue jusque-là, et l'apparition de nouvelles télévisions locales. Le processus de sélection de ces nouvelles chaînes publiques et privées, qui devront être viables et capables d'investir dans des programmes innovants et fédérateurs, doit à l'évidence être au coeur d'une stratégie nationale de nouveaux contenus.

Pour faire la différence et s'imposer, ces chaînes ne devront pas être trop nombreuses. A cet égard, l'idée d'imposer un ticket d'entrée pour les nouveaux opérateurs est très intéressante (la HACA en Côte d'Ivoire a proposé une caution de 1 milliard de francs CFA). Quand aux chaînes publiques, il faudra veiller à ne pas disperser les moyens alors que vos Etats peinent déjà à financer le fonctionnement d'un canal, parfois de deux. Attention donc aux effets d'annonce irréalistes…

Cette nécessaire prudence, ce réalisme économique, plaident pour que, à la différence de la plupart des pays européens et notamment de la France, vous ouvriez vos multiplexes à des chaînes étrangères, africaines ou extra-africaines. C'est d'ailleurs déjà ce qui se passe sur les premiers multiplexes établis en Afrique, la nature ayant horreur du vide. Mais cette ouverture vers l'étranger sera désormais ordonnée car, à la différence du "robinet à images" difficilement contrôlable du satellite, la TNT permettra une procédure d'agrément qui constituera l'élément essentiel d'une souveraineté nationale retrouvée.

Pensez en premier lieu à la proximité en négociant la reprise réciproque des chaînes des pays voisins, que vos téléspectateurs ont déjà l'habitude de regarder. N'y voyez pas une concurrence ou une influence néfastes mais plutôt l'occasion d'une connaissance réciproque entre voisins, d'une précieuse interpénétration des cultures.

La structuration du marché pourrait aussi donner leur chance à des chaînes panafricaines ou sous-régionales qui peinent pour l'instant à s'imposer faute de visibilité, mais dont une présence élargie sur les multiplexes du continent devrait conforter le modèle économique.

Pour moi cependant, la chaîne panafricaine par excellence pour les peuples d'Afrique francophone, ce devrait être TV5 Monde Afrique. Mais pour cela, il faudra que vous, francophones d'Afrique, revendiquiez une vraie place dans la gouvernance, le management et la programmation de TV5 Afrique, qui est aujourd'hui, reconnaissons-le, surtout une chaîne du Nord parlant au Sud. Vous avez pour cela une monnaie d'échange formidable avec la TNT sur laquelle vous pouvez proposer à TV5 Monde l'exposition maximale en Afrique dont la chaîne francophone a absolument besoin.

Il s'agit là d'une idée personnelle mais je sais que le Président de TV5 Monde, Yves Bigot, réfléchit dans cette direction et a déjà eu des échanges positifs avec les autorités politiques de certains de vos pays.

Enfin, la présence de chaînes venant d'autres continents, dès lors qu'elles feront l'effort de se rapprocher du public en localisant au moins en partie leurs programmes, donnera à vos téléspectateurs l'ouverture internationale dont ils ont aussi besoin dans un monde globalisé.

Pour compléter ce tour d'horizon, il ne faut pas oublier les autres types de contenus que les multiplexes TNT pourraient demain proposer et que l'analogique ne permettait pas : des services interactifs en matière de santé, d'éducation, d'information administrative, ou encore de la radio pour que certaines excellentes radios aujourd'hui limitées aux grandes villes deviennent accessibles sur tout le territoire.

Tout le territoire, et au moins en partie accessible gratuitement à toute la population. J'insiste sur ce dernier point car lors d'un récent voyage à Nairobi, j'ai appris qu'un, et peut-être même deux Etats d'Afrique de l'Est, auraient accepté de concéder l'ensemble de la TNT à un opérateur étranger sur la base d'une offre exclusivement payante, à l'exception de la chaîne nationale. Ce serait là à mes yeux, pour la cohésion et l'identité nationales d'un pays, une erreur tragique.

L'enjeu des programmes

Plus d'images produites localement et de meilleure qualité !

D'abord que produire ?

Dans vos pays, les études sur les attentes du public sont peu nombreuses et pas forcément très récentes ; la mesure des audiences reste en général rare et pas toujours crédible.

Je me garderai donc d'être trop affirmatif, au-delà des orientations qui s'imposent à l'évidence : le divertissement, un concept générique qui représente, partout dans le monde, 90% de l'offre et de la consommation de programmes de télévision, et bien sûr la proximité.

A mon sens, il serait d'ailleurs intéressant que vous procédiez à de telles études pour affiner les souhaits du public avant de faire des choix qui engageront durablement le pays.

En France, les nouvelles chaînes de la TNT gratuite concentrent leurs efforts sur les émissions de flux alliant distraction et proximité car elles présentent le meilleur rapport coût audience, ce qui est essentiel pour des opérateurs encore fragiles. De fait, les investissements de ces chaînes dans la production de stock restent faibles, même s'ils ont doublé en 2012.

Quels sont les facteurs déterminants pour réussir le pari de dynamiser la production locale, et comment l'Etat peut-il intervenir ?

J'en retiendrai trois : le financement, la distributionet la formation.

La télévision payante existe en Afrique mais joue un rôle marginal dans le financement de la production locale. Le chiffre d'affaires du secteur, qui n'est pas négligeable, se répartit entre bouquets payants internationaux comme DSTV ou Canal+, et réseaux de distribution locaux, aujourd'hui MMDS, bientôt TNT, et n'est pratiquement pas réinvesti dans les programmes locaux, à part Canal+ qui commence à acheter aux producteurs africains.

Reste donc la publicité et l'État.

En France les nouvelles chaînes de la TNT ont réussi à conquérir environ 30% des recettes d'un marché publicitaire peu dynamique. La situation de départ est différente en Afrique : le potentiel publicitaire de la télévision est souvent sous-exploité par les opérateurs actuels ; il y a donc probablement de belles opportunités pour les nouveaux arrivants dans les pays disposant de marché publicitaires significatifs.

A cet égard, l'Etat peut agir pour dynamiser ce marché en encadrant mieux certaines pratiques qui le tirent vers le bas : dumping de la télévision nationale, absence de transparence sur les tarifs, absence ou non-respect des règles de programmation débouchant sur des tunnels interminables qui font fuir le téléspectateur, présence excessive du publi-reportages institutionnels qui occupent les meilleurs créneaux à bas prix, etc.

De l'expérience de CFI, qui intervient fréquemment auprès des diffuseurs africains sur ce sujet, une meilleure organisation du marché publicitaire accompagnée d'un système de mesure d'audience, même modeste, que l'Etat ne doit pas organiser lui-même mais qu'il peut encourager, pourraient générer des recettes significatives sur les marchés d'une certaine taille tout du moins.

Dans le contexte de l'arrivée de la TNT dans vos pays, et en s'appuyant sur les recettes que vous pourrez tirer de l'exploitation par les télécom des fréquences libérées, il me semble par ailleurs qu'il serait légitime que l'Etat utilise une partie de ces recettes pour soutenir et dynamiser la production nationale de programmes audiovisuels.

Je n'ignore pas que les priorités sont nombreuses, plusieurs d'entre vous l'ont souligné, et que le déploiement des équipements aura un coût dont une partie au moins incombera à l'Etat.

Mais je voudrais devant vous insister sur l'impact que peut avoir une politique nationale volontariste en la matière. Il n'est pas utile d'évoquer le cas de la France, qui a une très ancienne et très forte tradition. Plus intéressantes parce que plus récentes sont les expériences de la Corée du Sud et surtout du Maroc qui est un pays africain. Corée et Maroc ont construit une véritable industrie nationale du cinéma et de la production audiovisuelle à partir d'une action déterminée de l'Etat en faveur de mécanismes de soutien nationaux, montrant qu'on peut enclencher un cercle vertueux à partir de situations de départ qui n'étaient guère plus favorables que les vôtres.

Et surtout ne comptez pas, ne comptez plus, sur les traditionnels fonds de soutien à la production du Nord qui portent à bout de bras quelques producteurs depuis 25 ans sans avoir eu un réel impact structurel. Même si leurs intentions sont généreuses, ces mécanismes sont à bout de souffle et cumulent les effets pervers : logique d'abonnés (ce sont toujours les mêmes initiés qui en bénéficient), inflation artificielle des coûts, inadaptation des programmes trop souvent conçus pour des publics du Nord.

L'Afrique de demain aura besoin de beaucoup d'images, imaginées et fabriquées sur le continent. Ceux d'entre vous qui, aujourd'hui, en s'appuyant sur la dynamique de la TNT, feront le choix du volontarisme et soutiendront une industrie locale de la production d'images feront la différence et seront ceux qui, demain, approvisionneront les écrans d'Afrique. L'Afrique du Sud l'a bien compris, le Nigéria joue sur l'effet de masse, le Kenya commence à bouger ; pour l'instant, il n'y a pas encore de champion du côté francophone…

Pour démultiplier les volumes encore insuffisants produits en Afrique, un système plus performant de distribution inter-africain est également indispensable.

La distribution repose d'abord sur la capacité des producteurs africains à fabriquer des programmes susceptibles d'intéresser les publics de plusieurs pays, et aussi d'intéresser plusieurs fois le public d'un même pays à travers des rediffusions ou des secondes diffusions, qui sont trop peu fréquentes en Afrique.

En matière de distribution, plusieurs indices positifs portent à un certain optimisme :

Votre continent dispose désormais d'un marché spécialisé, le Discop (qui se tient d'ailleurs en ce moment même à Johannesburg), même si, aux dire de certains professionnels, les acheteurs sont encore rares.

On voit par ailleurs apparaître de nouveaux distributeurs attirés par les taux de croissance de votre continent, qui sont prêts à miser sur des productions africaines.

Enfin, on observe un déclin relatif de la pratique du barter, dont beaucoup de diffuseurs ont maintenant compris la dimension mortifère, certains d'entre eux ayant même intégré la nécessité de prévoir des budgets d'acquisition pour rester maîtres de leurs grilles et de leurs ressources.
Mais beaucoup reste encore à faire pour assainir les relations entre producteurs, distributeurs et diffuseurs. Votre réflexion sur les modèles économiques de la TNT devra assurément porter sur ce point.

Je terminerai sur la nécessité d'un effort très important pour la formation des hommes et des femmes qui vont être les acteurs de cette révolution de la production locale. C'est aujourd'hui le métier de CFI et nous aurons l'occasion, demain matin, de présenter en détail ce que nous faisons tout au long de l'année sur le terrain.

Il faut bien constater, même si des exceptions commencent heureusement à apparaître, que la production africaine reste le plus souvent caractérisée par une faible qualité technique et narrative ou éditoriale, que les grilles n'optimisent pas toujours les programmes dont les télévisions disposent, que les outils modernes de monétisation sont rarement maîtrisés, que la gestion des ressources humaines est souvent défaillante, que la planification des projets est rarement respectée… Autant de handicaps qui peuvent bien sûr affecter ponctuellement certains médias du Nord, mais dont l'accumulation et la répétition en Afrique rendent peu crédible, en l'état, l'idée d'une montée en puissance rapide du volume et de la qualité des programmes produits dans vos pays.

Pourtant la concurrence est là et l'attente du public et des professionnels est grande.

Cela fait bien longtemps que CFI investit dans la production d'images en Afrique et dans la formation de ceux qui les fabriquent et qui les diffusent. La TNT qui arrive nous impose de redoubler d'efforts aux côtés de ceux de nos partenaires qui choisiront de s'engager avec courage dans cette direction.

Nous les accompagnerons mais nous n'avons pas à nous seuls les clés de la réussite.

Les solutions, les talents, et même pour partie les financements sont d'abord en Afrique, entre vos mains."