La situation impossible des Kakaïs irakiens

12 mars 2018

Découvrez une sélection des meilleurs articles traitant de la diversité culturelle et religieuse au Proche-Orient, reçus dans le cadre du concours Naseej lancé par CFI et SKeyes en octobre 2017.

Cette semaine, le journaliste irakien Mostafa Saadoon s'interroge sur le sort de la minorité Kakaï en Irak, dont la religion n'est pas reconnue dans le pays.

Paru dans Khabaar le 7 juin 2017


"Personne ne connaît mon identité kakaïe, tout le monde pense que je suis musulman. Je n'aurais pas voulu dissimuler mon identité si je ne craignais pas la mort", révèle Ahmad Rachid (pseudonyme) à propos des craintes que son identité religieuse ne soit dévoilée. Sur la pièce d'identité de l'état civil irakien, ni Ahmad et ni les autres adeptes de la religion kakaïe ne sont signalés en tant que tels. Ils sont obligés de porter le titre de musulman, même s'ils ne le sont pas.

La Constitution irakienne ne les reconnaît pas en tant que religion existante en Irak, bien qu'elle ait admis l'islam, le christianisme, le yézidisme et la religion sabéenne. Leurs craintes augmentent ainsi, jour après jour, avec le processus de dissolution de leur identité dans les grandes communautés. Rachid poursuit : "Nous souffrons énormément, les lois législatives ne sont pas justes envers nous, pas même les communautés, ni les religieux. Certains nous accusent d'être des infidèles et nous adressent des propos haineux, nous qualifiant de non musulmans et déclarant qu'il ne faut ni acheter chez nous, ni traiter avec nous."

La religion kakaïe est une religion monothéiste mais non musulmane, bien qu'il y ait division et divergence des opinions à l'intérieur de la communauté kakaïe à ce sujet. Cependant la plupart indiquent adhérer à une religion différente de l'islam. Ils ont ainsi été qualifiés de renégats, c'est-à-dire qui ont renié la religion musulmane. Un grand nombre de Kakaïs ont été contraints de déclarer qu'ils étaient musulmans afin d'éloigner tout soupçon qui pousserait les extrémistes à les tuer. Pour cette raison, les Kakaïs, notamment ceux qui vivent au sein de communautés musulmanes, pratiquent régulièrement tous les rites musulmans extérieurs.

Saad Salloum, chercheur dans le domaine des minorités, affirme que "les Kakaïs souffrent de discrimination. Ils sont accusés d'être des infidèles, d'adorer un autre dieu et d'autoriser l'inceste et les déviances sexuelles. Tout ceci est dû aux stéréotypes qui leur ont été associés et qui ont poussé certains à les considérer comme apostats".

Aliénation identitaire

Daech et les groupes extrémistes ont tué, dans la ville de Kirkouk et dans d'autres régions qu'ils ont occupées durant les quatorze dernières années, environ 250 Kakaïs après avoir décrété qu'ils était des infidèles. Un document issu du règlement intérieur de Daech déclare que tous les adeptes de cette religion sont des hérétiques et qu'ils doivent être punis, les traitant de renégats ou infidèles.
Les villages habités par les Kakaïs sont considérés comme des proies faciles pour les attaques de l'État islamique (EI). Il y en a dix dans le district de Daquq, dans la province de Kirkouk, situés à proximité d'autres régions occupées par Daech.

Saman Karim, adepte de la religion kakaïe, vit dans la province de Kirkouk. Il raconte à propos des opérations takfiristes dont ils ont été victimes : "Nous entendions souvent des passages vidéo et des enregistrements audio de religieux accusant d'hérétiques les adeptes de la religion kakaïe ou les qualifiant d'infidèles."

Karim se souvient de l'histoire de deux de ses proches, lorsque Daech a occupé en 2014 des parties de la province de Kirkouk : "Des témoins nous ont raconté avoir été enlevés et traînés dans la rue par les combattants de l'EI, les accusant d'être infidèles et de ne pas observer l'enseignement de la religion musulmane."

Chayane est une jeune fille de 14 ans. Son père a été tué lorsque Daech s'est emparé de Mossoul le 10 juin 2014. Alors âgée de 11 ans, elle a vu de ses propres yeux les militants de Daech lui couper la tête devant leur maison dans le quartier d'Al Wehda.
"La scène du massacre était horrible. Je me trouvais à une dizaine de mètres de là et les gens se sont rassemblés autour de lui pour le regarder, c'était le jour où l'EI est entré dans la ville. Ma mère, mes frères et moi avons été sauvés. Nos voisins nous ont protégés jusqu'à ce que nous réussissions à fuir pour atteindre Erbil."

Même à Erbil, Chayane, sa famille et tous les autres Kakaïs ne peuvent dévoiler leur identité religieuse. Ils sont considérés par certains comme étrangers au nationalisme kurde et par conséquent comme traîtres.
Raed Chawki (pseudonyme) vit dans la province d'Erbil au nord de l'Irak. Il avoue : "Personne ne sait que je suis kakaï." Il souhaite voir le jour où il n'aura aucun problème à déclarer son identité mais, entre-temps, il reste "caché dans une identité musulmane". Chawki a entendu dire plus d'une fois que le gouvernement du Kurdistan irakien obligera les Kakaïs à adhérer au nationalisme kurde et qu'il les privera de leur identité, ce qui a augmenté ses craintes et l'a fait penser à l'émigration.
Les Kakaïs ont un temple appelé Joum Khana, qui ressemble à une église ou à une mosquée et où ils s'adonnent à leur culte et pratiquent leurs cérémonies religieuses. De manière générale, ils ne dévoilent pas l'endroit où il se trouve, très souvent à l'intérieur de zones habitées et de maisons.

Disparition de l'identité kakaïe

Rajab Assi, militant kakaï, s'exprime ainsi : "Il y a des tentatives de la part de certains partis musulmans de nous considérer comme musulmans. Mais nous suivons notre propre religion. Leur but est de supprimer et de mettre fin à l'existence kakaïe en Irak."

Selon Assi, les Kakaïs ne reçoivent aucune protection contre le génocide dont ils sont victimes. Il souligne la nécessité "d'adopter des lois qui nous protègent contre ce que nous subissons, d'être reconnus par la Constitution irakienne et de sensibiliser les gens au fait que nous ne sommes ni des renégats ni des infidèles, mais des adeptes d'une religion comme une autre".
Des partis politiques, religieux et nationalistes ont cherché à assimiler l'identité kakaïe et assujettir ainsi cette population estimée à 250 000 personnes D'après le militant Assi, il ne s'agit pas seulement d'avoir la mainmise sur un certain nombre d'entre eux, mais de "mettre fin à l'existence kakaïe".

Certains ont réussi à diviser la communauté kakaïe, qui manifeste actuellement un désaccord visible entre ceux qui revendiquent une appartenance des Kakaïs à l'islam et ceux qui se considèrent comme une religion indépendante. Il a aussi ceux qui sont devenus nationalistes et ont scandé des slogans en faveur de personnalités kurdes.

Absence de représentation politique

Comme la Constitution irakienne n'a pas reconnu la religion kakaïe, elle a contribué à l'absence de ses membres sur la scène politique. En effet, ces derniers n'ont aucun représentant au gouvernement, ni au parlement, qui compte des représentants parmi les musulmans, les chrétiens, les Kurdes, les Arabes, les sunnites, les chiites, les Yézidis, les Sabéens mandéens ainsi que les Shabaks.
Un militant kakaï, qui ne souhaite pas dévoiler son nom, affirme : "Le parti démocrate kurde et des partis chiites nous ont proposé de nous joindre à eux en contrepartie d'un siège au parlement kurde. Nous avons refusé de le faire car ils ne veulent pas que notre représentant, une fois arrivé au parlement, dise qu'il est kakaï."

Pourtant, dans le territoire du Kurdistan irakien, la loi sur les minorités contient une clause qui prévoit d'attribuer aux Kakaïs le droit d'avoir leur représentant au ministère des Legs et des Affaires religieuses dans le gouvernement du territoire. Mais ceci n'a pas été appliqué jusqu'à maintenant, bien que la loi ait été émise il y a environ deux ans.

Le chercheur Saad Salloum qui a publié plus d'un livre sur les minorités en Irak, insiste sur la nécessité que "les Kakaïs bénéficient d'une représentation politique et que la Constitution irakienne les reconnaisse ainsi que toutes les autres communautés pas encore reconnues".

Retrouvez tous les articles du concours Naseej dans le livret Quels destins pour les minorités au Proche-Orient ?