Qui luttera pour la justice en faveur des femmes yézidies au mont Sinjar ?

19 janvier 2018

Découvrez une sélection des meilleurs articles traitant de la diversité culturelle et religieuse au Proche-Orient, reçus dans le cadre du concours Naseej lancé par CFI et SKeyes en octobre 2017.

Cette semaine, la lauréate du deuxième prix du Concours Naseej, la journaliste égyptienne Soad Abo Ghazey retrace le calvaire des femmes yézidies ex-captives de Daech et la question cruciale de leur réintégration dans leur société d'origine.

Paru sur le site d'information Akad News le 29 août 2017.


Le ministère de l'Intérieur irakien a présenté ses excuses au citoyen soudanais Moussa Bachir torturé par la police et lui a octroyé la nationalité irakienne, sachant qu'il avait passé 25 ans en Irak sans pouvoir l'obtenir. Les agents de police qui apparaissent dans la vidéo l'agressant ont été arrêtés. Selon le ministère, ils pensaient que M. Bachir appartenait à l'organisation État islamique (EI).
La nationalité irakienne qui lui a été octroyée pourra-t-elle lui rendre sa dignité après les tortures qu'il a subi ? L'affaire ne serait-elle pas plus compliquée que de justifier la conduite des agents de police et de juger si l'appartenance à l'EI mériterait une telle agression ou non ? Indépendamment de ces interrogations, le comportement du ministère de l'Intérieur irakien reste une bonne initiative qui m'incite à me demander s'il pourrait élargir ses regrets et y inclure l'ensemble des citoyens yézidis ayant subi toutes sortes de violations de la part de l'EI, depuis 2014 et jusqu'à l'annonce de la défaite de Daech à Mossoul, en juillet dernier.

Il existe un lien ténu mais solide entre l'Égypte et ce qui est arrivé aux Yézidis en Irak. Ce lien est apparu avant même la visite de l'activiste yézidie Nadia Mourad et son entrevue avec le président égyptien Abdel Fatah el Sissi en décembre dernier. En effet, celle-ci avait demandé à rencontrer les ulémas d'Al-Azhar pour leur expliquer toutes les horribles violations commises par l'EI envers des minorités religieuses en Irak et notamment les crimes contre l'humanité commis envers les Yézidis au mont Sinjar.

Il était important que Nadia Mourad vienne en Égypte et qu'elle y rencontre le président ainsi que les ulémas d'Al-Azhar, surtout après les critiques qui ont visé les fatwas émises par des savants de l'Institution religieuse islamique en Égypte, concernant l'autorisation de l'esclavage sexuel. En outre, l'avocat et chercheur islamique Ahmad Abdou Maher a évoqué, dans une émission sur la chaîne égyptienne Dream, les programmes enseignés à l'université d'Al-Azhar défendant le droit du commandant militaire musulman d'ordonner aux femmes prisonnières de satisfaire sexuellement ses soldats.

Cette opinion a également été exprimée en 2014 par la professeure de droit comparé à l'université Al-Azhar, le Dr. Souad Saleh, dans son programme intitulé Fiqh al Nisa (jurisprudence musulmane des femmes), où elle a approuvé le principe les femmes que votre main droite possède, principe ayant existé avant l'Islam et qui a été règlementé par l'Islam. Et le Dr Saleh d'ajouter : "Si nous avons combattu Israël et avons gagné, nous avons alors le droit d'asservir les femmes israéliennes capturées pendant la guerre et d'abuser d'elles sexuellement."

Ces deux opinions ont paru dans un article publié par l'Institut de Washington pour la politique du Proche-Orient sur la pensée extrémiste d'Al-Azhar, en mars 2016, donc environ deux ans après les attaques terroristes de Daech à l'encontre des minorités religieuses au nord de l'Irak.
On ne peut négliger leur date de parution : nous étions en 2014, donc au début des violations à l'encontre des irakiens yézidis. Il est donc facile de trouver un lien solide entre ces opinions et les agressions de Daech contre les femmes yézidies.

Nous pouvons alors déduire que Daech a remplacé le Israël de la fatwa du Dr Souad Saleh par les Yézidis au Sinjar-Nord et qu'il a traité ces Yézidis à l'instar des combattants arabes qui triomphaient par le passé sur les tribus voisines et qui se partageaient les femmes comme on partageait les butins. Mais à une simple différence près : cet acte est aujourd'hui qualifié d'esclavage sexuel et constitue une violation des droits de l'Homme.

En même temps, il est vrai que les dirigeants de Daech à Mossoul ne regardaient pas le programme Fiqh al Nisa du Dr Souad Saleh. Toutefois, ce que cette dernière a exprimé se trouve également dans les livres religieux et il serait facile de le considérer comme une justification de toutes les violations perpétrées par les terroristes à Mossoul et partout dans le monde. Cependant, ce que je dénonce fermement est l'affirmation de ces opinions sans aucune possibilité de débat critique, sachant qu'il existe un grand nombre de preuves relatives à la protection des minorités par l'Islam et de lois protégeant les droits de l'Homme et s'opposant clairement aux opinions des savants d'Al-Azhar. Le fait que des voix égyptiennes aient soutenu, bien que de manière indirecte ou involontaire, les violations à l'encontre d'hommes, de femmes ou d'enfants yézidis en Irak nous rend triste et extrêmement embarrassé.

Par ailleurs, un grand nombre d'Égyptiens ne se sont pas sentis concernés par ce qui s'est passé au mont Sinjar, au nord de l'Irak. Beaucoup d'entre eux ne connaissaient même pas cette communauté appelée Yézid. Pour ma part, suite à la visite de l'activiste Nadia Mourad en Égypte, son affaire m'a intriguée et je me suis mise à suivre ses nouvelles. J'ai effectué des recherches sur sa communauté, son histoire et ce qui lui est arrivé à elle et à d'autres femmes en Irak, depuis août 2014. Je suis tombée sur d'horribles histoires, répertoriées par les organisations internationales de défense des droits, les journaux et les agences de presse. Toutefois, ce que j'ai trouvé honteux, c'est que l'affaire en question n'a pas reçu l'attention qu'elle méritait, ni en Irak, ni dans un autre pays arabe, ni même au sein de la communauté internationale et, à mon avis, les causes restent mystérieuses.
Je pourrais peut-être assimiler ce cas à celui de la communauté bahaïe en Égypte, qui subit ignorance, aversion, manque de protection et privation de ses droits civils. Mais ce qui est arrivé aux Yézidis est encore plus terrifiant, plus dangereux. Même après la libération de Mossoul, aucun signe ne révèle des efforts sérieux et continus déployés pour assurer la réhabilitation des victimes ainsi que leur indemnisation et réintégration afin qu'elles puissent aller de l'avant. En outre, nulle mesure n'a été prise pour garantir que ces atrocités ne se reproduisent plus à l'avenir.

Que s'est-il passé avec les femmes yézidies en Irak ?

Amnesty International a publié un rapport intitulé " Fuite de l'enfer... torture et esclavage sexuel commis à l'encontre des prisonnières du groupe État Islamique en Irak". Il a été publié quelques mois après la prise par Daech de la ville de Sinjar au nord de l'Irak, lorsque l'organisation terroriste a tué des centaines d'hommes et forcé d'autres à se convertir à l'Islam sous peine d'être tués. Les filles et jeunes femmes ont été séparées de leurs tuteurs et des membres de leur famille – alors que quelques-unes n'avaient que 12 ans – avant d'être vendues comme esclaves, offertes ou mariées de force aux combattants du groupe EI et ses alliés. Un grand nombre d'entre elles ont été torturées, maltraitées, violées ou forcées à se convertir à l'Islam.

Ce qu'ont subi les femmes en question est exactement ce que craignaient les dirigeants de la communauté yézidie. C'est pourquoi ils avaient demandé aux forces kurdes de bombarder deux écoles à Tal Afar et Mossoul que l'organisation terroriste utilisait comme prisons temporaires pour les femmes, en affirmant qu' il serait mieux de voir nos femmes mourir dignes que de vivre détenues, humiliées et violées. Un an après la crise, en novembre 2015, on a découvert une fosse commune qui comportait les dépouilles de 80 femmes âgées de 40 à 80 ans que le groupe EI avait exécutées.

De son côté, le Représentant spécial adjoint du Secrétaire général des Nations-Unies pour l'Irak, György Busztin, a estimé à 6417 le nombre de Yézidis enlevés par Daech dont 3369 sont toujours en captivité (1436 femmes et filles et 1733 hommes et garçons). M. Busztin a affirmé que les femmes yézidies, ainsi que celles appartenant à d'autres minorités en Irak, ont été victimes de violations des obligations prévues par les droits de l'Homme et de violations du droit international humanitaire.
Ces propos ont été tenus lors de la commémoration du troisième anniversaire de la tragédie des Yézidis au Sinjar, au cours de laquelle il a appelé le gouvernement irakien à apporter son soutien aux autorités judiciaires et aux forces de l'ordre afin de mener des enquêtes comme il le faut et de conduire les criminels et violeurs des droits de l'Homme en justice. Malheureusement, cela n'a toujours pas été pris en compte par les autorités, étant donné le climat des célébrations relatives à la libération de Mossoul des mains de Daech.

L'affaire ne fait pas uniquement l'objet d'une négligence au niveau local. Tout porte à croire que la communauté internationale néglige elle aussi les femmes yézidies. En effet, quelques mois avant la libération de Mossoul, Amnesty International avait déclaré que à l'heure actuelle, il n'existe pas de système unifié qui permettrait d'évaluer les besoins des victimes ayant souffert de captivité par l'organisation EI. Amnesty International a par ailleurs appelé à fournir davantage d'efforts pour garantir les soins et le soutien nécessaires à ces femmes pour qu'elles puissent reconstruire leurs vies.

Pour ce qui est du gouvernement irakien, le rapport d'Amnesty susmentionné, publié en octobre 2016, a appelé le gouvernement, dans le cas où il prendrait cette affaire au sérieux, à juger les membres de l'organisation EI. Il lui faut ratifier le Statut de Rome de la Cour pénale internationale qui octroie au tribunal un mandat judiciaire relatif à tous les crimes de guerre commis durant le conflit. Il lui faut également élaborer une réforme touchant les secteurs de justice et de sécurité conformément aux normes étatiques, tout en tenant compte de la nécessité de préserver les preuves de violation flagrantes des droits de l'Homme jusqu'à ce que les victimes yézidies obtiennent ce qui leur est dû en terme de justice et d'indemnisation.

Les observateurs de l'ensemble des mouvements de lutte pour la justice dans cette affaire notent l'aspect non réglementé, presque chaotique de ces derniers. Aucun plan unifié n'a d'ailleurs été mis en place, aussi bien sur le plan local qu'international, gouvernemental ou familial. L'affaire en question risquerait d'avoir des résultats insatisfaisants pour les rescapées des crimes de Daech. Au fil du temps et avec les célébrations de la libération de Mossoul, toute cette affaire risque d'être oubliée ou considérée comme secondaire. La priorité serait accordée à la reconstruction des régions ravagées et détruites durant le processus de libération.
Pourtant, c'est le rétablissement de la justice et la réparation en faveur des femmes yézidies qui devra constituer la priorité des priorités. On craint enfin que l'affaire soit contrôlée par le communautarisme, et dans ce cas même, cette crainte reste aussi légitime que réaliste.

Par ailleurs, la lueur d'espoir qui nous rend optimistes quant à la capacité d'unifier les efforts en faveur de la justice pour les Yézidis réside dans les mouvements coordonnés qui ont permis de libérer Mossoul même. Les célébrations de la libération de Mossoul constitueraient peut-être en partie un symbole d'unité nationale, puisque les forces Peshmergas kurdes ont combattu aux côtés de l'armée irakienne et d'autres groupes irréguliers, comme les forces populaires et les combattants des tribus sunnites, dans le but de libérer Mossoul du groupe islamiste. Celui-ci tenait la ville d'une main de fer et avait causé des dommages graves au pluralisme religieux et ethnique dans la ville.

Tous ces crimes commis par l'organisation EI contre les Yézidis au Sinjar sont des crimes de guerre : la violence sexuelle, la captivité, la conversion religieuse forcée, les meurtres, l'incarcération et la privation de libertés ainsi que tous les comportements qui s'inscrivent dans l'esclavage sexuel requièrent une intervention urgente en faveur de la justice. Le moment de la libération est arrivé après trois ans, et trois ans d'attente sont plus qu'assez pour que toutes les parties décident de s'engager pour rendre justice et faire appliquer les lois, en coopérant pour indemniser et réparer tous les dommages subis par les femmes yézidies.


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